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14 mars 2007 3 14 /03 /mars /2007 13:40

 

Ce n'est que de l'histoire avec un petit "h", plutôt l'assemblage des souvenirs d'un presque septuagénaire qui songe, dans son exil nantais, à sa vallée du Pas-de-Calais baignée par la Hem, modeste affluent de l'Aa. Vallée de lumière quand un généreux soleil d'été baigne les doux vallons et les monts arrondis qui la bordent de leurs crêtes boisées. Alors, c'est vrai, dans la magie de l'instant, on ressent un moment de bonheur, une plénitude apaisée, une joie de l'esprit devant la force tranquille et bienveillante de la nature, la douceur de ses formes, la symphonie de ses couleurs. Elle est alors bien loin la ville avec sa folle agitation, sa poussière, sa pollution, ses bruits, ses odeurs et ses gens hargneux et pressés qui consomment leur vie comme on bouffe dans un "fast-food", vite, sans réfléchir et sans goûter !

 

 Ma vallée, orientée d'ouest en est, fait encore partie des vallonnements du Boulonnais qu'un auteur local nomma "la petite Suisse" mais la plaine flamande n'est pas loin. Elle commence, au-delà des monts, dans la direction du nord, vers Guînes et Calais ou alors vers l'est, dans le prolongement du bassin de la Hem, en direction de St Omer et des Flandres. De nombreuses sources vont créer des ruisseaux qui vont s'écouler depuis les monts environnants puis se rassembler pour former une jolie rivière déjà large de plusieurs mètres au moulin d'Audenfort, fréquenté depuis belle lurette par les touristes anglais toujours à l'affût de nos trésors ruraux. Et puis la région de Calais qui fut anglaise pendant plusieurs siècles n'est pas loin. Les noms des lieux sont souvent associés au nom du cours d'eau (Sanghem, Herbinghem, Tournehem, ...). Spectaculaire contraste paysager que l'on découvre du haut des monts (modestes, ils "culminent" à ...170 mètres !). D'un côté les vallonnements de la vallée et de l'autre la plaine jusqu'à la mer (la Manche, bien sûr) que l'on peut parfois apercevoir par temps (très) clair ! Verrait-on les côtes anglaises avec de bonne jumelles ? Dommage, je n'en ai jamais eu la curiosité !

 

 

 

Retourner 50 ans en arrière, c'est aussi mesurer le fantastique changement intervenu dans les campagnes françaises et dans les modes de vie de leurs populations. En 1950, dans l'immédiat après-guerre, c'est encore la pénurie. A titre d'exemple, à l'école communale, des distributions de vêtements pour enfants sont faites pour aider les familles à habiller leurs gosses. Pas de ramassage scolaire, les gamins font jusqu'à 5 kms à pied pour rejoindre l'école du bourg. Très peu de véhicules à moteur. Ne sont motorisés que les notables et les gros exploitants agricoles. Quelques camions de livraison ou de transport de matériaux. La vie est rythmée par les volées de cloches de l'église, reliquat maintes fois remodelé d'une Abbaye cistercienne datant du 11ème siècle et par les décès qu'annoncent, de maison en maison, de vraies pleureuses professionnelles, essuyant leurs grosses larmes dans un grand mouchoir quadrillé. L'une d'elles, me souvient-il,  avait une telle maîtrise de son art que le gamin que j'étais alors en avait le coeur serré ! La solidarité était telle à cette époque que le village compatissait et accompagnait le défunt à sa dernière demeure. La tranquillité est alors quasi-totale sur les routes départementales entretenues par des cantonniers mélangeant sur place le bitûme et les graviers pour boucher les "nids de poule"  à la sortie de l'hiver. Dangereux de passer en vélo derrière eux ! Choix cornélien entre dérapage non contrôlé et des pneus pleins de goudron ! Les paysans vont aux champs dans leurs charrettes à chevaux et c'est un spectacle de voir les charrettes chargées de foin ou de blé au retour des moissons. Les familles paysannes vivent en autarcie presque totale, consommant et commercialisant les produits de la ferme. Après les moissons les familles s'unissent pour l'utilisation de quelques rares "batteuses", sorte d'impressionnants monstres mécaniques avec des courroies dans tous les sens, séparant la paille du grain et faisant un bruit d'enfer au milieu des cris sauvages de robustes garçons de ferme. Pour les autres besoins, il y a le grand marché hebdomadaire sur l'une des places du bourg où s'assemblent les commercants venus des villes et bourgs voisins. C'est la version rurale du souk, on trouve tout ce dont ont besoin les ménagères, les hommes, les femmes, les enfants. C'est le grand lieu d'échange rural de la France profonde comme il existait sans doute ainsi  depuis des centaines d'années. A l'écart, sur une autre petite place se tient le "marché au beurre" spécialisé dans les produits de bouche y compris les poules et poulets, codins (dindes), l'une de spécialités du pays.  en provenance des fermes environnantes. Encore plus loin, c'est le marché aux bestiaux où s'achètent et se vendent chevaux, boeufs, veaux, vaches, cochons,...Commencés tôt le matin du lundi, ces marchés se prolongent jusqu'en début d'après-midi et se terminent pour beaucoup dans les nombreux "estaminets (une vingtaine de mémoire pour une population d'environ 1.000 habitants ! çà "picolait" dur à l'époque !). Certains même commencent tôt le matin avec la "bistouille", sorte d'alcool de grain appelé aussi genièvre, mélangé au café (à la quatrième bistouille dans la tasse, le goût résiduel du café n'était plus très marqué mais le buveur parlait fort et avait chaud aux oreilles !). Tous les corps de métier fonctionnent ce jour-là à plein régime. Du greffier de mairie à l'employé des postes en passant par le pharmacien, le dentiste, le médecin, l'homme de loi ou le notaire, tout le monde est sur le pied de guerre pour assumer la grosse journée de la semaine.

 

 

Insensiblement, les choses et les habitudes vont changer. Le boom économique des "trente glorieuses" va faire sentir ses effets. Des voitures plus nombreuses vont circuler sur les routes. Il faudra rapidement prévoir un itinéraire de détournement pour que la grande procession de la Fête-Dieu, occasion de décoration des rues et des maisons avec la participation de toutes les familles, puisse se dérouler avec la sérénité et le recueillement nécessaire. L'église est encore pleine pour la grand-messe d'onze heures du dimanche mais les jeunes commencent à "prendre la tangente" et avant d'aller à l'église, rentrent au bistrot et y restent. Le curé vieillissant n'impressionne plus et ne contrôle plus ses ouailles. Les fêtes religieuses perdent leur magnificence, l'élan de participation se perd, la religion n'est plus au centre de la vie de la communauté. La déchristianisation a entamé sa marche rapide. Le curé remplaçant, en voulant faire moderne, bousculera les habitudes des inconditionnels sans retenir ceux qui s'éloignent du culte. Une page se tourne, la population s'émancipe du poids de la religion. Il y aura encore des images pittoresques de bandes de garçons endimanchés, se rendant au bal du village voisin sur leurs vélos aux selles couvertes d'un mouchoir pour protéger leur fond de pantalon de sortie, , du jour de fête appelé "ducasse" avec ses manèges, en particulier le fameux "casse-coup" (qu'on appelle vulgairement "casse-gueule") constitué de sièges suspendus par des chaînes et entraînés dans un redoutable et rapide mouvement tournant et la non moins fameuse chenille où garçons et filles se livrent à des jeux parfois coquins sous les bâches déployées. Il y aura aussi ce fameux événement de l'exposition internationale de Bruxelles qui verra nos braves paysans endimanchés prendre - entre hommes, les femmes restant à la maison pour s'occuper de la traite et du bétail - le bus, muni du sac à main de leurs femmes contenant leur argent et leurs papiers ! Collégien pensionnaire à l'époque, je ne retrouve le contact de la ruralité que pendant les vacances et perd malheureusement trop vite le contact avec les jeunes de mon âge. Pour s'occuper, on organise des randonnées en vélo entre frères et soeurs ou copains, on va à la pêche, on rend visite à des amis pas trop éloignés, on sillonne la vallée de long en large sur nos increvables vélos (le père n'a jamais voulu m'acheter le vélo de course dont je rêvais, ce en quoi il a sans doute bien fait ! En fait, c'est surtout le guidon qui me fascinait dans le vélo des coureurs) en essayant parfois de suivre les filles - les "grandes" de 18-20 ans, maintenant juchées fièrement sur leur vélomoteur, que j'admirais du haut de mes 15 ans et qui abandonnaient dans les côtes, avec un grand rire moqueur, le jeune coq humilié - Elles étaient belles les filles du village, elles se prénommaient Lilette, Charline, Louisette, Marie-Thérèse ...On faisait aussi des pique-niques, on allait parfois dans des fermes amies participer (fort peu ou alors pour s'amuser, j'étais déjà un "intellectuel" faisant ses études !) aux travaux de la ferme ou aux soins des bêtes ... 

 

 

Et puis les années continuent de passer. La fac à Lille, l'école d'ingénieur puis l'armée et enfin la vie professionnelle commencée et continuée en région parisienne, loin des racines. Lors de mes retours au pays, le père me raconte les changements qui s'opèrent sous ses yeux. Les fils de paysans ne trouvent plus de filles à marier, les demoiselles préférant travailler à la ville ou dans des métiers moins contraignants (à la poste, par exemple, c'est bien plus peinard et surtout moins sale que de nourrir les cochons en pataugant dans le purin !). Le métier de la terre devient ringard. Les vieux disparaissent sans successeur, les parcelles se regroupent, la mécanisation est en marche, le tracteur remplace le cheval, le maréchal-ferrand a éteint sa forge, l'exploitant s'endette au-delà du raisonnable pour acquérir les équipements modernes car le personnel de ferme se fait rare. Le métier est dur et paye mal. L'usine, c'est moins dur et une cristallerie en forte expansion absorbe la main d'oeuvre rurale à 30 kms à la ronde. Il faut du rendement, il faut produire encore et encore plus, sous l'injonction de jeunes technocrates imbus de leur science toute neuve, les ingénieurs agricoles ou les représentants d'engrais et de tous ces nouveaux produits "révolutionnaires". L'équilibre séculaire est rompu, la sagesse de l'homme de la terre est submergée par une modernité pseudo-scientifique. La vallée se spécialise dans l'élevage des dindes. L'agriculture est entrée dans le productivisme tandis que des montagnes de beurre s'entassent dans les halls de stockage de la Communauté européenne. En même temps la population jeune bascule hors du monde agricole, se tertiarise, quitte souvent le pays. Les places de marché deviennent des parkings. Il faut faire attention en traversant les rues. C'est le règne sans partage de la bagnole, de la grande surface où l'on va faire ses courses (en voiture naturellement), c'est la fin des marchés, c'est le chacun pour soi, c'est plus de liberté individuelle au détriment de la solidarité. On entre dans une autre époque. Plus ou peu de gens dans les rues et dans la campagne. Un tracteur parfois au loin dans les champs avec un type dessus qui travaille tout seul et qui peut-être vit aussi tout seul le soir dans sa ferme. La solitude à la campagne, c'est paraît-il quelque chose de terrible. Pourtant on voit surgir des maisons partout (des maisons de campagne pour des gens de la ville, semble-t-il). La population augmente...mais on ne voit plus grand monde dans les rues ! Lors de mon dernier séjour d'une semaine pendant lequel j'ai randonné à pied à longueur de journée, à peine ai-je croisé une dizaine de visages connus. Des tentatives sont faites pour animer le pays et développer le tourisme.

La vie continue....la magie d'antan a disparu avec la jeunesse. C'est le temps du crépuscule....

 

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