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12 novembre 2008 3 12 /11 /novembre /2008 16:18



Cette notion économique paradoxale fut inventée par Joseph Aloïs Schumpeter, né dans l'empire austro-hongrois vers la fin du 19ème siècle et mort en 1950 - voir photo ci-dessous - après une carrière d'économiste à Harvard. Il fut le premier à exprimer l'idée de destruction créatrice en 1942, à la prendre en compte dans le raisonnement économique et à la théoriser en s'appuyant sur les exemples d'innovation technique que lui fournissaient les premiers grands capitaines d'industrie américains tels que John Ford.

Comme beaucoup d'idées fortes, la sienne est fort simple :

Une économie de marché se relance sans cesse de l'intérieur en se débarrassant des vieux secteurs sur le déclin et en réaffectant ses ressources dans de nouveaux secteurs innovants et plus productifs.




Cette notion est, en apparence, paradoxale car elle associe deux idées (destruction - création) qui, pour l'esprit humain, sont la négation l'une de l'autre. Pour sa bonne compréhension, il faut y associer la notion essentielle d'innovation.

Dans le passé lointain, cette fameuse destruction créatrice ne fut pas absente. A l'occasion d'innovations techniques, peu fréquentes il est vrai - ce qui laissait le temps de "digérer" les nouveautés et ne remettait pas en cause brutalement l'immuabilité des choses et des sociétés - on voyait apparaître de nouveaux outils ou moyens de production, de nouvelles techniques (notion de création) qui remplacaient et rendaient obsolètes (notion de destruction) les pratiques anciennes ou même permettaient la réalisation de choses considérées préalablement comme impossibles. Citons quelques exemples, au hasard :
La métallurgie du fer qui remplaca celle du bronze dans les temps préhistoriques.
La vis sans fin d'Archimède remplacant la force des bras ou des animaux et encore employée de nos jours dans de multiples process d'extraction.
Le gouvernail d'étambot qui permit (associé à la coque construite "à clin") la navigation en haute mer par la construction de navires à hauts bords et les échanges maritimes lointains avec remplacement partiel du cabotage et de la navigation côtière.
La charrue à soc métallique remplacant la vieille charrue romaine en bois ( qui ne grattait qu'en surface) permettant ainsi de retourner les terres lourdes et grasses, de défricher plus aisèment et de développer l'agriculture dans de nombreuses contrées.
L'invention du verre soufflé qui permit le remplacement des poteries pour le conditionnement et la consommation domestiques.
Etc...sans parler du domaine privilégié de l'innovation que, de tout temps, fut l'activité guerrière !

C'était à chaque fois mais de manière fort progressive, le temps nécessaire à la diffusion lente des nouveautés, l'apparition de nouveaux métiers et donc de nouveaux emplois coïncidant avec la disparition totale ou partielle d'autres métiers et autres emplois mais l'efficacité globale (maniabilité, légèreté, fonctionnalité, diffusion, coût,...) de la production ayant progressé, on pouvait estimer qu'il y avait progrès et amélioration et que, somme toute, l'opération était gagnante pour l'homme.

Avec le foisonnement des premières inventions scientifiques qui caractérisèrent les 18 et 19ème siècle, le problème changea de dimension et la rapidité des changements occasionnées par des découvertes majeures (fonte, machines à vapeur, électricité notamment), l'apparition du processus industriel (en Angleterre d'abord) ajoutèrent au phénomène inventé par Schumpeter la notion d'adaptation, elle-même liée à la notion du temps nécessaire à sa mise en oeuvre.

Pour la première fois dans l'histoire humaine, le phénomène schumpeterien allait se heurter aux rigidités, aux inerties et pesanteurs d'une économie encore élémentaire qui entrait dans sa phase pré-industrielle.. Ce heurt fut parfois brutal et violent. Les nouvelles fabriques ont besoin de bras que l'on va arracher à l'agriculture (qui elle-même va s'industrialiser rapidement, surtout en Angleterre, avec dépossession des petits fermiers au profit des grandes exploitations) car l'automatisation des tâches n'est encore que balbutiante. On va voir se créer,  près des mines et des hauts-fourneaux, des concentrations humaines aux conditions de vie à la fois dures et précaires, terreau des futures luttes ouvrières et des idéologies de luttes de classes . Ailleurs, les ouvriers détruiront les nouveaux métiers à tisser, jugés coupables de détruire leur emploi..... Le brutal capitalisme du 19ème siècle, par l'accumulation et la mobilisation du capital investi dans les activités qu'il juge les plus rentables (chemins de fer, chantiers navals, immobilier, infrastructures, grand commerce, ...) va encore accentuer la vitesse d'évolution de nombreux métiers et la suppression de bien d'autres mais aussi modifier en profondeur les structures mêmes de la société qui va alors entamer une irréversible marche vers un futur autant inconnu qu'imprévisible car non plus basé sur la mémoire des hommes mais sur leur faculté d'innovation.

A partir de la seconde moitié du 20ème siècle, formidablement accéléré par les progrès technologiques issues de la seconde guerre mondiale, le phénomène schumpeterien va progressivement envahir tous les domaines de l'activité humaine jusqu'à devenir la règle essentielle de toute évolution matérielle, jusqu'à constituer même la dynamique centrale du capitalisme moderne.
Parmi les premiers grands exemples célèbres de disparition de secteurs d'activité on citera la télégraphie en Morse qui connut son apogée dans les années 1930 avant d'être remplacée par les téléscripteurs puis par le téléphone et le télex. Un autre exemple industriel célèbre est le remplacement de la boîte en fer-blanc, dans les années 1960, par la boîte en aluminium avec son ouverture par languette qui affranchissait de l'ouvre-boîte. Tous les fournisseurs de boissons l'adoptèrent déclenchant le déclin de la sidérurgie dans l'emballage alimentaire.

Plus près de nous, dans les années 80, sous l'effet de la déréglementation instaurée par le Président américain Ford, eurent lieu le démantèlement du "dinausore" ATT, l'apparition de l'informatique personnelle et de la mini-informatique en opposition à l'informatique centralisée et ses fameux "mainframes" notamment ceux d'IBM, un boom de fusions, d'acquisitions et de restructurations d'entreprises jamais vu dans le passé.
Enfin, la difusion massive dans tous les secteurs de la technologie de l'information déclencha le boom High Tech des années 90 et une accélération folle, lors notamment de la bulle internet, du phénomène schumpétérien avec des cycles de création-développement-disparition de sociétés et des mobilisations de capitaux dépassant l'entendement !
Le processus de destruction créatrice a, en fait, été significativement accéléré par la nouvelle aptitude des entreprises à rassembler et diffuser l'information, les capitaux délaissant alors beaucoup plus rapidement les entreprises et les industries jugées peu innovantes au profit de celles de pointe.
On en arriva ainsi à des situations incroyables telle la capitalisation de Google atteignant 11 fois le montant de la capitalisation de General Motors, le géant de l'automobile !


Le phénomène de la destruction créatrice atteignait ainsi son apogée dans les dernières années du vingtième siècle, assurant au monde une demi-décennie de croîssance (le plus long boom économique de l'époque moderne) dans la frénésie des restructurations incessantes des groupes, de création et de disparition d'entreprises, d'explosion du capital-risque, de transferts massifs de capitaux mondiaux ves la High Tech, de forte hausse de la productivité, de dématérialisation accélérée de l'économie, de folles hausses boursières, de montée en puissance d'une véritable industrie financière se découplant progressivement de l'économie réelle.....

La fameuse "exubérance irrationnelle" des marchés, décrite par Alan Greenspan et puissamment soutenue par la dérégulation néo-libérale, était en marche. La machine infernale de l'économie mondiale échappait à tout contrôle et allait connaître le "big crunch" actuel (1.500 milliards $ "évaporés" et une récession plus ou moins marquée jusqu'en 2010) initialisé par la crise des "subprime" de 2007.


Source : "Le temps des turbulences" d'Alan Greenspan.



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commentaires

temps 15/11/2008 12:55

La destruction est un acte inutile et incohérent, comme la nature a horeur du vide les système opsolètes disparaissent d'eux-même sans que nous n'ayons de temps ou d'énergie à dépenser pour cela.Cordialement

Pauledouard 16/11/2008 15:26


Voilà un jugement qui me semble bien péremptoire et qui mêle moralité, physique (du 17ème siècle) et économie. il est malheureusement contredit par les réalités quotidiennes !
La destruction est un acte inutile voire nuisible et incohérent, je vous l'accorde, quand elle n'a pour finalité que l'anéantissement d'une chose existante mais quand il s'agit de remplacer des
moyens anciens (coûteux, polluants, peu productifs, etc..) par des moyens nouveaux alors là elle se justifie pleinement et l'activité économique moderne, qu'on le veuille ou non, le démontre
tous les jours.
Le nier, c'est se battre contre les faits...qui sont têtus comme chacun sait !
Les systèmes obsolètes ne disparaissent pas d'eux-mêmes mais sous l'influence de l'innovation et de la concurrence technique ou commerciale qui va les remplacer par des systèmes plus performants,
moins coûteux, plus riches fonctionnellement...
Peut-être avez-vous récemment vu une émission TV sur les premières civilisations de l'Indus (environ 3 millènaires avant notre ère). On y voyait de pauvres bougres fabriquant les briques
d'argile comme il y a 5.000 ans, réparant les temples avec les mêmes échafaudages et transportant les matériaux avec des récipients juchés sur la tête !
Bel exemple de techniques obsolètes qui perdurent !

Cordialement


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