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19 mai 2008 1 19 /05 /mai /2008 09:19

Pour comprendre l'épanouissement du système capitaliste dans nos sociétés occidentales lors des deux derniers siècles puis son développement plus récent dans les pays qualifiés aujourd'hui d'émergents, il est judicieux de mettre ses pas dans les trâces de Fernand Braudel, grand historien du capitalisme, qui nous fournit, à travers ses livres, l'analyse et la description des économies-mondes qui ont émergé, ont dominé un temps avant d'être supplantées par d'autres dans la période allant du 15ème siècle à l'époque actuelle.
Ce grand historien démontre brillamment  que c'est là qu'il faut chercher et trouver les matrices de ce capitalisme qui va bientôt s'emparer pratiquement de toute activité humaine jusqu'à en faire de nos jours ce système mondialisé, tentaculaire, instable, soumis à des crises périodiques, effrayant par bien des aspects mais aussi producteur de richesses et d'espoirs pour les masses populaires du tiers monde, condamnées jusque-là à la misère, la malnutrition, l'ignorance, l'insalubrité, les intempéries, les épidémies, les contraintes mythiques et religieuses ainsi qu'à l'arbitraire et l'égoïsme de leurs dirigeants, ce qui en faisait et en fait toujours aujourd'hui de véritables  "damnés de la Terre" pour reprendre l'expression de l'ancien président français Mitterrand.
L'économie-monde de Fernand Braudel se définit comme une triple réalité :
         - Elle occupe un espace géographique donné aux frontières quasi-stables ou n'évoluant que fort lentement sauf évènement majeur et exceptionnel.
         - Elle accepte toujours un pôle, un centre. Autrefois un Etat-ville (Venise, Gênes, Amsterdam), aujourd'hui ou hier une capitale économique (Londres puis New York). Parfois deux pôles peuvent coexister même durablement mais l'un des deux finit toujours par être éliminé.
         - Elle se partage en zones successives. D'abord le Centre autour du pôle puis des zones intermédiaires autour du pivot central, enfin des marges très larges, plus subordonnées et dépendantes que réellement participantes au système.
Dans le passé, de grandes économies-mondes ont existé (l'espace méditerranéen du temps de l'empereur Auguste avec les pôles de Rome et d'Alexandrie)  parfois même coexisté avec des échanges extrêmement restreints (la Russie d'avant Pierre le Grand et l'immense empire turc jusqu'à la fin du 18ème siècle)
Cet article se limitera à l'examen des économies-mondes bâties sur l'Europe à partir de l'expansion européenne et leur relation avec le capitalisme.
Sur un plan chronologique, on situe la première opération de centrage au bénéfice de Venise  dans les années 1380 et cette première économie-monde identifiée va perdurer un peu plus d'un siècle. Vers 1500 il y a un saut brusque et gigantesque à Anvers pour une durée d'un demi-siècle. Au milieu du 16ème siècle, c'est le retour en méditerranée, à Gênes cette fois, à nouveau pour un demi-siècle, avant transfert en Hollande à l'aube du 17ème siècle et une stabilisation à Amsterdam du centre de l'économie européenne pour deux siècles. A l'aube du 19ème siècle le centre se déplace à Londres et s'y maintiendra plus d'un siècle (révolution industrielle, empire politique et commercial mondialisé) avant de traverser l'atlantique pour le règne de New York jusqu'à nos jours.
Il y a donc eu cinq transferts successifs du centre de l'économie-monde européenne à l'occasion de crises prolongées de l'économie générale et c'est par l'examen de ces crises que l'on peut aborder la difficile car complexe analyse des mécanismes de retournement.
Très succinctement, ces déplacements du centre de gravité de l'économie mondiale se font essentiellement pour des raisons économiques sans toucher à la nature propre de l'économie.
Les nouveaux centres atlantiques (Amsterdam puis Londres et enfin New York)  n'ont quasiment rien inventé dans la technique et le maniement des affaires et n'ont fait que copier les anciens centres capitalistes de Méditerranée. Toutefois cette transition vers l'Atlantique s'est accompagnée d'un vaste changement d'échelle de l'économie en général, des échanges et du stock monétaire. C'est le vif progrès de l'économie de marché qui va permettre les grandes constructions du capitalisme, à travers la grande évolution des hiérarchies sociales. Pour l'Occident européen, c'est l'histoire de la Bourgeoisie, porteuse du processus capitaliste qui va en constituer l'épine dorsale et en faire la fortune et la puissance tantôt s'appuyant sur le commerce, l'usure, le commerce au loin, l'office administratif ou la possession de la terre, symbole de prestige social. Ainsi s'opérera le passage progressif, grâce à la lente accumulation des patrimoines et des honneurs dans les lignées familiales, du régime féodal puis aristocratique au régime capitaliste. On aboutira ainsi en France, par exemple, aux fameuses "200 familles" dénoncées en 1936 par le Front Populaire, la grande bourgeoisie française n'ayant toutefois atteint les portes du pouvoir politique que fort tardivement, à partir de 1830. A noter au passage que cette évolution est propre à l'Europe, hormis une certaine analogie constatée au Japon. Ailleurs (Chine, Islam notamment), les promotions sociales sont trop instables pour qu'éclose le capitalisme, la terre et le pouvoir étant l'apanage exclusif de l'empereur ou du prince qui distribuent et reprennent à leur guise pouvoirs, honneurs, argent, richesses. Il faudra une révolution économique et politique majeure à la fin du 20ème siècle pour voir émerger un capitalisme chinois, avide de rattraper le temps perdu.
Il faut donc des conditions sociales favorables à la poussée et à la réussite du capitalisme. Il a besoin d'une certaine tranquillité de l'ordre social, d'un droit de propriété inaliénable, en même temps de la neutralité voire la faiblesse ou la complaisance de l'Etat (sauf lorsqu'il s'agit d'un capitalisme d'Etat, tel le russe ou le chinois à l'époque actuelle). Cette complaisance étatique peut d'ailleurs présenter des degrés variés selon les pays européens et explique, par exemple, en France une plus forte réticence au capitalisme qu'en Angleterre.
Reste à examiner une autre caractéristique fondamentale des économies-mondes : Sa partition en zones concentriques, de moins en moins favorisées à mesure que l'on s'éloigne de son pôle triomphant. Au centre, le soleil brille. Tout y afflue, les marchandises de luxe, les grandes opérations bancaires, les titres de crédit, les monnaies fortes, les métaux précieux. C'est le point de départ et d'arrivée des longs trafics. Toute la modernité économique y loge y attirant la recherche, les sciences, les meilleurs esprits. Même les "libertés" s'y font leur place. Dans les zones intermédiaires, le niveau d'existence baisse sensiblement. Il ya moins de paysans et d'hommes libres, les échanges sont imparfaits, les outils économiques incomplets, l'industrie plus traditionnelle. Au-delà, dans les zones marginales, règne le servage (Europe de l'est) voire l'esclavage (exporté au Nouveau Monde par les européens pour les besoins de production de coton et de canne à sucre ou l'extraction de minerais dans les mines). Tel est l'exemple de l'économie-monde européenne en plein milieu du 17ème siècle.
Le capitalisme vit de cet étalement régulier, de cette juxtaposition et de cette coexistence de sociétés. Le centre est la pointe dominante, la superstructure capitaliste de l'ensemble de la construction.
C'est l'inégalité du monde qui crée le capitalisme sans toutefois tout expliquer.
Il faut y rajouter les échanges entre les économies-mondes qui ne concernent au début que quelques marchandises de luxe mais que se réserve de chaque côté le grand capital. Le capitalisme européen n'aurait pu être ce qu'il est devenu sans la présence des portugais en Asie dès le 16ème siècle, des espagnols aux Amériques ou des anglais aux Indes, en Chine puis sur toutes les mers. C'est par les comptoirs que transitèrent les premiers échanges et s'établirent les premiers trafics marchands avant de faire place à la conquête impérialiste, à la domination brutale puis l'exploitation sans vergogne des richesses et des marchés locaux.

En conclusion, les deux  grandes explications du capitalisme qui séparent les écoles de pensée, l'une interne (transformation des structures socio-économiques) et l'autre externe (exploitation impérialiste du monde) sont donc, selon Fernand Braudel, inextricablement mêlées et vouloir les démêler ou privilégier l'une au dépens de l'autre relève d'une démarche idéologique et non historique.

Source : La dynamique du capitalisme de Fernand Braudel. Recueil de 3 conférences données à l'Université de Johns Hopkins aux Etats-Unis en 1976 - Flamarion, collection Champs.


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